samedi, mars 22, 2008

Sermon de Bossuet (extrait)

PREMIER SERMON POUR LE VENDREDI SAINT
SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

Posuit Dominus in eo iniquitatem omnium nostrum.
Dieu a mis en lui seul l'iniquité de nous tous. (Isa. LIII, 6.)


Il n'appartient qu'à Dieu de nous parler de ses grandeurs; il n'appartient qu'à Dieu de nous parler aussi de ses bassesses. Pour parler des grandeurs de Dieu, nous ne pouvons jamais avoir des conceptions assez hautes; pour parler de ses humiliations, nous n'oserions jamais en avoir des pensées assez basses; et dans l'une et dans l'autre de ces deux choses, il faut que Dieu nous prescrive jusqu'où nous devons porter la hardiesse de nos expressions. C'est en suivant cette règle, que je considère aujourd'hui le divin Jésus comme chargé et convaincu de plus de crimes que les plus grands criminels du monde. Et c'est pourquoi parlant du Sauveur, le prophète Isaie dit : « Nous l'avons vu, comme un lépreux : » Vidimus eum tanquam leprosum (Isa LIII,4) c'est-à-dire non seulement comme un homme tout couvert de plaies, mais encore comme un homme tout couvert de crimes dont la lèpre était la figure. O saint et divin Lépreux ! O juste et innocent accablé de crimes ! je vous regarderai dans tout ce discours courbé et humilié sous ce poids honteux, dont vous n'avez été déchargé qu'en portant la peine qui leur était due.


C'est sur vous, ô croix salutaire, arbre autrefois infâme, et maintenant adorable, c'est sur vous qu'il a payé toute cette dette; c'est vous qui portez le prix de notre salut, c'est vous qui nous donnez le vrai fruit de vie. O croix, aujourd'hui l'objet de toute l'Eglise, que ne puis-je vous imprimer dans tous les cœurs! remplissez-moi de grandes idées des humiliations de Jésus; et afin que je puisse mieux prêcher ses ignominies, souffrez auparavant que je les adore en me prosternant devant vous et disant : O Crux !


La plus douce consolation d'un homme de bien affligé, c'est la pensée de son innocence ; et parmi les maux qui l'accablent, au milieu des méchants qui le persécutent, sa conscience lui est un asile. C'est, mes frères, ce sentiment qui soutenait la constance des saints martyrs; et dans ces tourments inouïs qu'une fureur ingénieuse inventait contre eux, quand ils méditaient en eux-mêmes qu'ils souffraient comme chrétiens, c'est-à-dire comme saints et comme innocents, ce doux souvenir charmait leurs douleurs et répandait dans leurs cœurs et sur leurs visages une sainte et divine joie.


Jésus, l'innocent Jésus n'a pas joui de cette douceur dans sa passion, et ce qui a été donné à tant de martyrs a manqué au Roi des martyrs. Il est mort, et on lui a pour ainsi dire peu à peu arraché la vie avec des violences incroyables ; et parmi tant de honte et tant de tourments, il ne lui est pas permis de se plaindre, ni même de penser en sa conscience qu'on le traite avec injustice. Il est vrai qu'il est innocent à l'égard des hommes ; mais que lui sert de le reconnaître, puisque son Père, d'où il espérait sa consolation, le regarde lui-même comme un criminel? C'est Dieu même qui a mis sur Jésus-Christ seul les iniquités de tous les hommes : le voilà, cet innocent, cet Agneau sans tache, devenu tout à coup ce bouc d'abomination, chargé des crimes, des impiétés, des blasphèmes de tous les hommes. Ce n'est plus ce Jésus qui disait autrefois si assurément : « Qui de vous me reprendra de péché (Jn VIII,46) ?» Il n'ose plus parler de son innocence, il est tout honteux devant son Père, il se plaint d'être abandonné ; mais au milieu de ces plaintes, il est contraint de confesser que cet abandonnement est très-équitable. Vous me délaissez, ô mon Dieu ! Eh ! mes péchés l'ont bien mérité : Longe a salute mea verba delictorum meorum (Ps XXI,2). C'est en vain que je vous prie de me regarder ; les crimes dont je suis chargé ne permettent pas que vous m'épargniez. Frappez, frappez sur ce criminel ; punissez mes péchés, c'est-à-dire les péchés des hommes, qui sont véritablement devenus les miens. Ne croyez pas, mes frères, que ce soit ici une vaine idée. Non, le mystère de notre salut n'est pas une fiction, le délaissement de Jésus-Christ n'est pas une invention agréable, cet abandonnement est effectif ; et si vous voulez être convaincus qu'il est traité véritablement comme un criminel, prêtez seulement l'oreille au récit de sa passion douloureuse.


Le pécheur a mérité par son crime d'être livré aux mains de trois sortes d'ennemis. Le premier ennemi, c'est lui-même ; son premier bourreau, c'est sa conscience : Torqueatur necesse est, sibi seipso tormento (Saint Augustin). Ce n'est pas assez de lui-même; il faut en second lieu, chrétiens, que les autres créatures soient employées pour venger l'injure de leur Créateur. Mais le comble de sa misère , c'est que Dieu arme contre lui sa main vengeresse et brise une âme criminelle sous le poids intolérable de sa vengeance. O Jésus! ô Jésus! Jésus que je n'oserais plus nommer innocent, puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs ; on vous va traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives, votre Père vous abandonne à vous-même ; vous y êtes tout seul, mais c'est assez pour votre supplice; je vous y vois suer sang et eau. De ce triste jardin, où vous vous êtes si bien tourmenté vous-même, vous tomberez dans les mains des Juifs, qui soulèveront contre vous toute la nature. Enfin vous serez attaché en croix, où Dieu vous montrant sa face irritée, viendra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice et fera passer sur vous tous ses flots. Baissez, baissez la tête ; vous avez voulu être caution, vous avez pris sur vous nos iniquités ; vous en porterez tout le poids, vous paierez tout du long la dette, sans remise, sans miséricorde.


Il le veut bien, il n'est que trop juste; mais, hélas ! de son chef il ne devait rien ; mais, hélas ! c'est pour vous, c'est pour moi qu'il paie. Joignons-nous ensemble, mes frères, et faisons quelque chose à la décharge de ce pleige innocent et charitable. Eh ! nous n'avons rien à donner, nous sommes entièrement insolvables ; c'est lui seul qui doit tout porter sur ses épaules. Et du moins donnons-lui des larmes, et donnons-lui du moins des soupirs, et laissons-nous du moins attendrir par une charité si bienfaisante. Vous en allez entendre l'histoire ; et plût à Dieu, mes frères, qu'elle soit interrompue par nos larmes, qu'elle soit entrecoupée par nos sanglots !

1 commentaire:

Ingrida a dit…

Joyeuses Pâques, M. l’abbé !